François Royet, réalisateur
ques instants d’évasion, quelques ins- tants d’apesanteur. Séquence par séquence, on voit les efforts, la difficulté et les échecs, ça grince. Le formateur doit apprendre, et vite. On entend aussi des témoignages de vie. Puis, au dernier tour de verrou, quelques images de grâce. Intra-muros , reportage sur l’art, œuvre sociale, mais surtout œuvre d’art aboutie, nous offre une grande palette d’entrées : esthé- tique, chorégraphique ou art-vidéo, pédagogique ou sociale. Intra-muros évite aussi tous les écueils du genre. Considérer des corps énergiques, des personnalités massives et des destins taillés comme des tessons de verre nous évite la bonne conscience et les lamen- tations sur les victimes. Un montage Tourner dans une prison n’est pas chose aisée. Qu’est-ce qui t’a motivé à entreprendre le tournage sur le travail de Franck Esnée avec les détenus, d’autant que tu n’avais pas de production pour ce projet ? Au départ c’est Franck Esnée qui m’a appelé, il voulait montrer ce qui se passait dans son atelier danse, avec les détenus, hors des murs de la prison. Etant donné qu’il ne produisait pas un spectacle de fin de stage (son travail est totalement basé sur l’improvisation, l’instantanéité, donc par essence non représentable sur commande) il cherchait quelqu’un qui pourrait capter sur le vif ce que lui offraient les gars dans l’intimité du travail. Quelque chose qu’il disait être fort, poignant, fondamentalement sincère, quelque chose qui avait changé son rapport au monde, à l’humanité, à l’autre. Je ne pouvais qu’être touché par de tels arguments, de plus, cela faisait quelque temps que j’avais envie de toucher du doigt l’univers de la prison, j’avais même pensé faire «visiteur de prison» mais je ne savais pas vraiment comment aborder tout cela. La demande de Franck s’imposa alors aussitôt comme une réponse idéale. Question production, c’est le Théâtre de l’Espace de Besançon qui s’est attelé à la recherche d’argent. Au vu des éléments de départ du projet : improvisation, instants fragiles, forme à trouver au cours du travail, nous n’avions Un corps – ou bien était-ce une âme ? – s’élance vers une fenêtre barrée de grilles. Le prisonnier-dan- seur ne l’atteindra pas mais s’éva- nouira dans le floutage du ralenti. Puis l’image crue revient sur cette salle de prison. Un bruit de verrou claque dans la lumière dure. Une lourde porte verte se referme sur la voix off d’un détenu : « Ma maman ! C’est ça que je repense tout le temps dans ma tête ; ma maman m’a mis aumonde, ellem’a porté neuf mois. » Une casquette veille dans un coin. Un pigeon s’envole derrière les grilles. Le carrelage froid d’un lavabo. Une tête tondue se pose sur une épaule massive. Une voix off aussi : « On va travailler sur la délicatesse aujourd’hui » … Intra-muros , de François Royet, filme une aventure, celle du danseur Franck Esnée, aux prises avec un étrange corps de ballet. Des têtes dures sous les crânes tondus, mais des âmes au taquet, mises à la peine. Coaching intense en milieu sensible. Un moment de déconcentra- tion du chorégraphe et tout peut déra- per, avec d’autres conséquences, entre ces murs sans tendresse, qu’un specta- cle inabouti. Sur un rythme alerte, une ambiance musicale très juste, et sans un com- mentaire, les 26 minutes du film nous donnent à saisir une ambition : « Ce que je vous demande, dit Franck Esnée, ce n’est pas de devenir des danseurs, mais de développer une qualité de danseur. » Pour obtenir, un peu mieux que quel- à peu près aucune chance d’obtenir une coproduction télé. Il fallait donc se débrouiller avec des moyens réduits. Avoir un dispositif léger, de manière à mettre les moyens que nous avions dans le suivi, la durée de tournage, la multiplication des chances de capter des moments forts. A quels problèmes majeurs t’es-tu heurté lors de ce tournage, qu’ils soient matériels ou humains ? La principale difficulté a été pour moi de tourner sans savoir où j’allais. Etant donné que les détenus travaillaient en improvisation constante, j’ai décidé de me mettre dans la même situation. Ne rien «fabriquer», seulement capter, être dans l’instant, au plus proche de là où ça se passe, sans a priori, en totale improvisation. La construction et la recherche du sens ne viendraient que dans la solitude de la salle de montage et seulement là. C’est une situation assez inconfortable car jusqu’à la fin du tournage, qui a tout de même duré sept semaines, je ne savais pas quel film j’étais en train de faire. Après, plus personnellement, je dirais qu’il y a la prison elle- même, le fait qu’on y rencontre des gens tous très différents avec qui se tissent forcément des liens. Après quelques heures de travail, Franck et moi ressortons, les autres restent. J’ai des instants, des fins de séances, qui me sont restés… Il faut dire que cela leur fait quatre heures où on leur parle normalement, sans mépris, sans brimades. Au sortir de quatre heures particulièrement fructueuses parfois nous descendons ensemble un petit escalier qui mène à la section inférieure. Au bas de cet escalier Franck et moi partons vers la sortie. Un jour, l’un des détenus nous a serré longuement lamain… Nous l’avons regardé rejoindre sa ames en peine Propos recueillis par Gilbert Chagrot pour le fanzine Le Zig ! Entretien avec François Royet POLITIS, David Langlois -Mallet
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