François Royet, réalisateur

Tes deux derniers films, Huile sur toile et Crayon, terre, savon et rouille sur fond de journal, sont consacrés à des peintres, peux-tu nous dire pourquoi ? Parce que, souvent, ce sont des gens qui sacrifient leur petit confort personnel pour tenter quelque chose. Et puis la peinture est une manière de voir et de donner à voir, les peintres sont un peu les éclaireurs de notre perception des choses. Ce qui m’intéresse n’est pas tant leur peinture que leur démarche. Je trouve qu’il y a dans le travail d’un peintre une forte dose d’espoir. Même s’il s’agit d’une peinture «noire», le fait de dénoncer que c’est noir, c’est penser que cela peut encore servir à quelque chose, et en cela c’est profondément optimiste. Pourquoi avoir choisi Jean Daligault ? Parce que sa démarche m’a impressionné, touché et ému très fortement. Ce que Monet avait réalisé à Belle-Ile-en-Mer m’avait déjà touché particulièrement, mais pour Daligault c’est encore autre chose, sa démarche est tellement solitaire. Le regard de l’autre n’existe pas, en tout cas pas dans son monde. Son acte de création est un acte essentiel et nécessaire, le contraire de ce qui motive un peintre de salon mondain. Daligault est un être humain qui va vers d’autres êtres humains, et uniquement cela. Dans ce film tu as utilisé presque systématiquement les gros plans … Oui, pour suggérer et non pas montrer. Il fallait à tout prix éviter de faire du spectacle. Ce n’est pas du “cinéma” ! Montrer les choses, les rendre visibles reviendrait à les rendre supportables. Le hors-champ est plus important que le champ. Ce qui apparaît à l’image est en quelque sorte la partie visible de l’iceberg, et l’on sait que la partie cachée est beaucoup plus terrible. A la fin du film, juste avant de voir la toile accrochée au musée, la flamme de la bougie de Daligault s’éteint alors que tonne le coup de feu qui le tue. Que représente pour toi cette flamme, car la flamme est souvent un symbole, le symbole de la vie, de l’espoir, de la foi etc. ? Je ne sais pas si pour toi la foi représente la foi religieuse … Non, la foi au sens large … Ah, d’accord, car pour moi, le fait que Daligault soit curé n’est pas le moteur de tout ça. C’est un être humain qui se retrouve dans ces conditions-là et qui réagit comme ça. Bien sûr on peut toujours s’imaginer en voyant ce qu’il peint que la foi y est pour quelque chose, mais personnellement ce n’est pas ce qui m’intéresse chez lui. Il y a beaucoup d’autres déportés qui n’étaient pas croyants et qui ont fait des choses très bien, qui ont résisté, qui ont créé, donc cette flamme n’est pour moi que la vie, la vie d’un homme, de Jean Daligault, résistant et artiste et quand elle s’éteint, elle représente un énorme gâchis, la fin d’une vie d’homme tué par la bêtise d’un système. Pour moi il est important de dire que la voie de l’intolérance et du racisme mène au gâchis, au néant, d’ailleurs après cette image, il y a un noir… Cette flamme qui s’éteint ce n’est pas non plus un espoir qui s’éteint, elle s’éteint pour dire « voilà les chemins qu’il faut éviter à tout prix, ils nous mènent à l’injustice, au noir, à la destruction de l’être humain. » Daligault a témoigné de la vie dans les camps, il a dessiné ses camarades, ses geôliers, il a montré la déchéance physique et morale des prisonniers, y compris la sienne puisqu’il a fait de nombreux autoportraits, or, curieusement la seule toile vraiment aboutie que l’on voit à la fin du film est un sujet religieux, une descente de croix. Peux-tu nous expliquer ce choix ? Ce n’est pas le sujet religieux que j’ai choisi, la descente de croix ou la Crucifixion, que l’on soit croyant ou non, représente dans notre culture la souffrance humaine. La deuxième chose est que lorsqu’on voit cette œuvre-là, on est choqué ou du moins surpris de ses couleurs étonnantes. On peut imaginer que dans des conditions pareilles on puisse faire des choses avec de la terre, mais on a du mal à croire qu’on puisse faire quelque chose d’aussi coloré. C’est déjà étonnant que Daligault ait pu imaginer cela, car dans les récits qu’on lit ou qu’on entend sur les camps, il est toujours fait allusion à la grisaille, à l’absence de couleur, à la monochromie des paysages… et lui, au milieu de tout ça, non seulement il imagine ces couleurs mais il arrive Propos recueillis par Gilbert Chagrot pour le fanzine Le Zig !, avril 1999. Entretien avec François Royet

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