François Royet, réalisateur

à les créer, c’est extraordinaire. Quand j’ai vu cette peinture pour la première fois, je me suis dit que ce n’était pas possible qu’il ait pu faire cela là-bas, et pourtant toutes les preuves sont là. Au dos de la peinture, Daligault a noté : vert, la moisissure du mur, rouge, la rouille d’une pelle, blanc, savon. Tout son génie a été de juxtaposer ces couleurs finalement assez pauvres pour en faire une peinture d’une richesse de teintes inouïe. En fait tout le film ne fait que montrer la préparation de cette œuvre magnifique. Pour en revenir au sujet religieux, encore une fois, ce n’est pas la foi de Daligault qui m’intéresse, surtout qu’entre nous, c’était un drôle de curé, il n’était pas très apprécié de sa hiérarchie, loin de là, il faisait son chemin personnel, ce qui m’intéresse c’est que Daligault est devenu là un vrai artiste. D’autres personnes ont ramené ou transmis des camps des documents, dessins etc … faits dans des conditions difficiles, mais chez lui il y a quelque chose qui même sorti du contexte est extrêmement fort et apporte une dimension universelle. En fait, si on résume, ce qui m’interpelle le plus, que ce soit dans ce film- là ou dans Huile sur toile , qui dit la même chose, même si les conditions de création de Monet ne sont pas les mêmes, c’est que, peut-être, l’art est plus important que tout le reste et que même quand l’homme n’a plus les choses essentielles, le boire, le manger etc., il continue à avoir besoin de penser et créer, qu’avant d’être un estomac et un animal, il est un être qui pense et a besoin de s’exprimer. Tu as souvent présenté ton film. Quelles sont les réactions les plus courantes des spectateurs ? La première réaction c’est le silence. Puis beaucoup disent qu’ils sont étonnés que dans de telles conditions d’oppression cet homme ait pu arriver à créer. Cela m’est difficile de savoir comment le spectateur réagit exactement, en tout cas, cela ne s’exprime pas pour eux directement par des mots, cela se passe ailleurs. Pour ma part ce que j’aimerais qu’on en retire finalement c’est un espoir. C’est quand même fou qu’un être humain s’exprime encore et d’une manière aussi forte et sensible alors qu’une terrible machinerie fasciste, efficace comme on le sait, est en train de raser la planète de toute opposition. Cela veut carrément dire que tout est toujours possible pour celui qui a encore la force de lutter. Et à nous aujourd’hui, je crois que cela nous dit : « Alors ! qu’est-ce qu’on attend ? ». Jean Daligault est né à Caen le 8 juin 1899. Après des études au lycée Malherbe, il entre au séminaire. Mobilisé en 1918, il est envoyé en 1919 en occupation en Alle- magne puis en Syrie. Il visite ensuite le Moyen- Orient avant d’être ordonné prêtre à Bayeux en 1924. Vicaire à Vire en 1925, puis en 1927 et 1928 à Trouville, il est nommé curé d’Olendon en 1930. En 1935 et 1936, il entreprend de nombreux voya- ges en Europe. Nommé prêtre «habitué», c’est-à- dire libéré des tâches religieuses, il réside à Caen chez sa mère. En 1937 il reprend ses voyages, en Amérique du Nord notamment. Il en ramène de nombreux dessins et croquis. En 1939 il est mobilisé à Rouen. Dès l’occupation, hostile au nazisme, il adhère au réseau de résis- tance Hector. En 1940, l’Eglise lui demande de reprendre son service religieux. Arrêté le 31 août 1941, Jean Daligault est incarcé- ré à Caen, à Rouen, à Paris et, en 1942 à Fresnes. Le 10 octobre 1942, il est envoyé au camp de Hin- zert où il restera jusqu’au 25 mars 1943. Après des séjours dans les prisons de Cologne, Wittlich et Trêves, il est transféré à Munich, puis au camp de Dachau où il est abattu d’une balle dans la tête le 28 avril 1945. Plusieurs des œuvres de Jean Daligault sont exposées au Musée de la Résistance et de la déportation de Besançon et au Mémorial de Caen. repères biographiques 11

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